Par Leslie Canavera
Comment les données unissent les ambitions du Canada pour l’Arctique, l’IA et les océans

Publié le 30 juin 2026 | Hilltimes
Les données sont devenues le thème central qui relie la Politique étrangère du Canada pour l’Arctique, la Stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle et le récent rapport Arctic Insights de Canada’s Ocean Supercluster (OSC). Bien que chacun de ces cadres aborde le développement du Canada sous un angle différent — géopolitique, technologique ou maritime — ils partagent tous une même exigence fondamentale : la souveraineté des données autochtones doit être considérée comme une priorité de premier ordre.
Chacun de ces documents reconnaît que la sécurité du Nord, la souveraineté technologique et la résilience économique reposent sur les données. Toutefois, la confiance et le développement des algorithmes ne peuvent être confinés dans des serveurs contrôlés depuis le Sud, où les données autochtones demeurent sous une gouvernance externe. Cette confiance ne peut être établie qu’en garantissant aux communautés autochtones le droit inhérent de déterminer la gestion de leurs propres renseignements, de leurs collections de données, de leurs applications et de leur gouvernance intellectuelle.
Pendant des générations, la collecte de données dans l’Arctique a suivi un modèle extractif et colonial. Des institutions externes se rendaient dans le Nord, recueillaient des données environnementales et culturelles, puis les ramenaient dans des établissements du Sud. Les communautés qui participaient à ces travaux et partageaient leurs connaissances n’avaient aucun contrôle sur la manière dont ces informations étaient valorisées, stockées ou utilisées.
Le rapport Arctic Insights de l’OSC présente à la fois les défis et les occasions à saisir, tout en mettant en lumière les soutiens nécessaires pour mettre fin à ce cycle d’exploitation. Il positionne l’autodétermination numérique comme le fondement même des infrastructures arctiques, permettant de passer d’un héritage d’exploitation des données à un véritable modèle de collaboration.
Fait important, les participants au rapport ont souligné que les communautés et les organisations qui recueillent des données dans l’Arctique ont besoin d’un soutien structurel bien avant le début de la gestion des données dans le cadre d’un projet. Une véritable souveraineté des données ne peut être atteinte si elle n’est envisagée qu’à la fin d’une initiative de recherche. Elle exige plutôt des investissements systémiques et en amont de la part des partenaires fédéraux, notamment en matière d’engagement précoce, de développement des capacités locales, de reconnaissance appropriée des savoirs communautaires, de stockage sécurisé à l’échelle locale, de gouvernance claire, de mécanismes de contrôle de l’accès et d’un contrôle autochtone complet sur les données.
Cette urgence s’est accentuée avec l’émergence de nouvelles références techniques mondiales. Le développement de nouvelles normes de l’IEEE concernant la provenance des données autochtones marque un changement majeur dans la gouvernance technologique internationale. Ces cadres font passer les droits liés aux données du domaine de l’éthique abstraite à celui des spécifications techniques et industrielles concrètes. Ils exigent la divulgation explicite des liens entre les peuples autochtones et les données recueillies sur leurs territoires terrestres et maritimes traditionnels, offrant ainsi un outil rigoureux pour protéger la propriété intellectuelle des communautés.
Cette évolution technique est particulièrement importante dans le contexte de l’essor rapide de l’intelligence artificielle. La stratégie canadienne récemment mise à jour en matière d’IA accorde une place importante à la souveraineté nationale et à la confiance. Cependant, l’autodétermination numérique ne peut pas reposer sur l’extraction des données. Chez PolArctic, nous avons constaté de première main comment la combinaison de l’expertise humaine et de techniques avancées d’intelligence artificielle peut permettre de découvrir des solutions essentielles en matière d’adaptation climatique et de technologies maritimes.
Toutefois, si de grands modèles d’apprentissage automatique sont entraînés à partir de données nordiques récupérées sans contexte ou sans consentement, l’intelligence artificielle risque de devenir un nouveau moteur de colonisation culturelle et économique.
Pour éviter cette situation, nous devons nous inspirer des orientations stratégiques fournies par des organisations comme Ocean Supercluster à travers ses initiatives en cours, ainsi que des nouvelles normes relatives aux données autochtones et aux connaissances traditionnelles. En intégrant étroitement le développement de l’IA à des cadres modernes de gouvernance des données, nous pouvons nous assurer que l’économie numérique profitera aux personnes qui habitent l’Arctique.
Le Canada dispose aujourd’hui d’une occasion historique et d’un élan important pour atteindre son ambitieux objectif de faire croître l’économie océanique canadienne à 220 milliards de dollars d’ici 2035, grâce à une économie bleue inclusive qui profite à l’ensemble de sa population. En associant directement les besoins communs en matière de données de l’Arctique, de l’intelligence artificielle et des stratégies maritimes à la propriété autochtone, le Canada peut jouer un rôle de chef de file et aller au-delà des concepts théoriques pour mettre en œuvre des actions concrètes visant à valoriser les communautés nordiques et leurs connaissances.
Le moment est venu d’investir dans les infrastructures locales, la formation et les protections juridiques nécessaires pour faire de la souveraineté des données une réalité dans l’Arctique, au bénéfice de l’ensemble des Canadiens.
Leslie Canavera est chef de la direction de PolArctic Canada, une entreprise spécialisée en océanographie et en science des données qui œuvre dans les domaines de l’intelligence artificielle appliquée à l’Arctique et des technologies maritimes durables.